Le texte qui suit a d’abord été diffusé dans les rangs du PCR(co) en mars 2001, en préparation des manifestations et de l’attaque contre le Sommet des Amériques, qui a eu lieu dans les rues de la Vieille Capitale en avril de la même année. Il a par la suite été publié dans le numéro du 7 de la revue Socialisme Maintenant! (été 2001). En le tirant de nos archives, il nous rappelle que les manifestations de rue ne sont pas des dîners de galas ni de longs fleuves tranquilles, contrairement à ce que prétendent les partisans de la représentation patiente et axée sur le plaidoyer des légitimes demandes des masses ouvrières et populaires.
Le Bureau d’information politique
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1. Laissées depuis trop longtemps entre les mains des réformistes de toute espèce, les manifestations de rue ont dégénéré en activités purement accessoires — et donc malheureusement sans conséquences — dans la lutte des classes. Mais contrairement aux politiciens bourgeois les plus réactionnaires, le but de ces réformistes (politiciens dits «de gauche», syndicalistes, ONGistes, pacifistes non-violents, etc.), ce n’est pas de faire disparaître purement et simplement les manifestations, mais plutôt d’en transformer la nature même, de manière à pouvoir les utiliser à des fins de contrôle et/ou de direction idéologique et politique dans la lutte des classes.
2. Au lieu d’appeler la classe ouvrière et les masses à passer à l’action — par exemple au moyen de la manifestation, ce qui est dans la tradition de lutte de classe du prolétariat — les réformistes entretiennent plutôt une tendance à l’inertie et ce, au moyen de la manifestation. Cela peut paraître contradictoire. Mais ça ne l’est pas en vérité. Les réformistes se servent des manifestations comme d’une occasion — totalement prévisible — pour démontrer à leurs partenaires bourgeois avec lesquels ils sont en rapport, qu’ils contrôlent et dirigent parfaitement les masses ouvrières. Ils vont donc rigoureusement encadrer le contenu (revendicatif ou politique) et la forme de la manifestation. Le thème (souvent insipide ou terriblement vague), les revendications, les slogans, les chants, le parcours, les pancartes, les discours, le transport, pratiquement tout est fait en fonction de ne pas véritablement favoriser l’action des manifestants et des manifestantes. Certes, la tendance à l’inertie est quelque peu contrariée par la nécessité même de la manifestation: il faut bien s’y rendre, se déplacer, déranger la routine domestique, etc. Mais une fois cela acquis, les réformistes se délecteront sans le dire (…faux! cela se dit de plus en plus ouvertement) de la passivité politique des manifestants et manifestantes, qui est alors interprétée dans un sens faussement positif, comme une adhésion, comme un soutien au dispositif idéologique mis en place par les fonctionnaires organisateurs de la manif.
3. Les manifestations passives et totalement prévisibles se calquent donc parfaitement aux exigences les plus élémentaires des forces policières et de l’État. Car de leur côté, ces forces-là cherchent aussi essentiellement à opérer leur propre direction et/ou contrôle sur la population. Ce contrôle, quoiqu’on en pense, n’est pas fondamentalement contrarié par la manifestation, en autant que les organisateurs de celle-ci permettent et facilitent l’évaluation et le mesurage préalable des foules, la connaissance des groupes et des sous-groupes, la maîtrise du continuum espace-temps (rassemblement – trajet – dispersement) et finalement la planification préalable des opérations. Le maître-mot des forces policières c’est la planification.
C’est ce qu’exprimait un document de l’Institut de perfectionnement des cadres de la police (Collège canadien de police) dans les termes suivants: «Les techniques de contrôle des foules sont importantes dans le sens où une fois qu’un rassemblement public est devenu hors contrôle, il est déjà trop tard pour planifier une intervention.» (souligné par nous)
Il est fondamental de bien comprendre que la police perd, disons 50 % ou 60 % de son efficacité réelle (on ne parle pas ici de son effet-spectacle) quand elle est contrainte à agir à l’extérieur de sa planification. Cela nous conduit objectivement à reconnaître que les manifestations passives et totalement prévisibles opèrent rien de moins qu’une jonction entre le contrôle idéologique des bureaucrates-réformistes et le contrôle policier de l’État, au détriment de la lutte de classe du prolétariat.
Ce point fut fort bien illustré et de manière très pertinente par Olivier Fillieule (un auteur français) dans ses travaux sur la doctrine du maintien de l’ordre en France. La lecture des extraits suivants peut être très utile pour tous les militants-es qui ont quelquefois l’impression d’être piégés dans des manifestations planifiées de concert entre les forces policières et des organisations réformistes. Tenons-le-nous pour dit, ce qui vaut pour la France, vaut aussi pour le Québec et le Canada.
«De l’aveu de la plupart des policiers interrogés, un maintien de l’ordre raté, c’est d’abord quand on se fait surprendre. La plus mauvaise chose qui puisse survenir, c’est de se faire surprendre. Aussi, la prévision occupe-t-elle une place centrale dans la mise en place des services.
«Le travail de prévision qui s’effectue en amont de la manifestation se fonde en partie sur la recherche d’un contact avec les groupes de manifestants. Contrairement à un lieu commun bien établi, la police ne découvre pas les manifestants au moment où la marche démarre et, la plupart du temps, c’est dans un esprit de connivence ou tout au moins de reconnaissance mutuelle que se déroule l’événement. Dans les opérations de maintien de l’ordre, la méthode principalement utilisée par les forces de l’ordre pour s’assurer du bon déroulement des événements repose sur la négociation avec les organisateurs de la manifestation, que ce soit préalablement à la manifestation ou dans le cours de l’action. Ces processus de négociation reposent plus souvent sur des moyens informels que sur les dispositions légales.
«La recherche du compromis ne s’illustre pas seulement dans la négociation préalable mais également pendant l’événement. C’est dans ce but que, dans chaque opération d’une certaine envergure, est prévu un agent de liaison qui, en tête de cortège, doit rester en contact permanent avec les organisateurs. […] La négociation, à chaud, avec les manifestants en est grandement facilitée. Ces procédures de négociation permanente sur le terrain débouchent très souvent sur une collaboration étroite entre forces de police et services d’ordre manifestants, lorsque leurs intérêts sont communs.» (souligné par nous)
Fillieule donne en exemple le témoignage d’un officier d’état-major qui a pratiqué personnellement cette liaison dans les grandes manifestations:
«S’il y a un cortège de 800 mètres, il faut pouvoir isoler les perturbateurs de la manifestation et amener ceux qui ont fait la déclaration [on dirait chez nous, la demande de permis]à bon port. Ça, on arrive très bien à le faire avec la CGT et les autres organisations professionnelles. Ils ont des services d’ordre constitués qui savent nous isoler ceux qui ne sont pas de chez eux. Ils font des barrages, soit ils arrêtent la manif, soit ils accélèrent, soit ils la coupent. Et des fois ils viennent nous voir pour nous dire qu’ils vont repousser les casseurs dans telle rue. Et nous on les recueille au bout de la rue. Mais ça, aucun service d’ordre étudiant [ça reste à voir!] ne veut le faire, parce que cela fait collusion avec les forces de police. C’est une forme de collaboration.»
4. Les grandes organisations telles que les syndicats font passer — à tort — cette forme de manifestation passive et prévisible comme une des forces de leur mouvement. Regardez, disent-ils, comme nous sommes capables de prodiges d’organisation: tout baigne dans l’huile; il n’y a aucun débordement à redouter; la sonorisation est impeccable, on entend tout à un kilomètre et plus (tout… mais quoi?); nos gens (!) sont à la fois festifs et respectueux, ce qui démontre une conscience citoyenne formidable; etc. Tout ça n’est qu’un discours trompeur. Ces manifestations passives ne constituent pas une force, mais bien au contraire une faiblesse. Elles privent jusqu’à un certain point la classe ouvrière de l’usage même de la manifestation de rue qui est d’attaquer politiquement l’adversaire. Manifester en tant que prolétaires, c’est toujours attaquer l’adversaire, la bourgeoisie!
5. À cette forme déjà ancienne que constitue la manifestation passive et prévisible, sont venues s’ajouter diverses variantes de la désobéissance civile non-violente. Dans un premier temps, ces diverses variantes canalisent une certaine volonté de lutter de manière plus radicale, volonté qui se manifeste en particulier chez les jeunes travailleurs-ses et les étudiants-es, mais pour aussitôt — dans un deuxième temps — la ramener et la rabaisser vers le réformisme. Le trotskysme a aussi servi à la même chose dans les années 60 et 70 en séduisant, par un discours en apparence radical et critique, beaucoup de contestataires et de militants-es dans les milieux de la jeunesse, mais pour les ramener après un détour de cinq, huit, dix ans, peu importe, vers le réformisme classique: les partis socialistes, les appareils gouvernementaux, les syndicats, etc.
La désobéissance civile en est arrivée à boucler la boucle beaucoup plus rapidement encore que le trotskysme. À ce point que beaucoup de militants-es identifient d’ores et déjà la désobéissance civile à rien de moins qu’à de l’obéissance civile. Ce qui est tout à fait juste. En effet, en popularisant — comme un objet de marketing — le geste de l’arrestation volontaire, et en tournant toute protestation en activité symbolique destinée aux médias, les partisans les plus têtus de la désobéissance civile non-violente ont tout simplement mis en place, d’une manière certes modifiée quant à la forme mais presque intacte quant au fond, un maillon de plus par lequel se lient l’un à l’autre direction réformiste et contrôle policier.
Une manifestation de l’Opération SalAMI à Montréal fut fort révélatrice de cet état de fait. Il s’agissait au départ de rappeler, devant l’événement annuel que constitue en avril la Conférence de Montréal au Centre Sheraton, l’action la plus connue au crédit de cette organisation, à savoir le sit-in contre le projet de l’OCDE d’un accord multilatéral sur les investissements (l’AMI) au cours duquel une centaine de personnes furent arrêtées en 1998.
Les choses se déroulèrent exactement ainsi: pendant tout le temps au cours duquel les manifestants et manifestantes se regroupèrent sur les lieux, de la manière spontanée habituelle, les forces policières furent promptes à dégager totalement le boulevard René-Lévesque. À force de petits coups de matraque pointés au corps des manifestants et de quelques jets de poivre de cayenne, les policiers firent en sorte que la centaine de personnes demeure sur le trottoir. Par contre, dès l’instant où le groupe de direction de SalAMI (direction au sens large: animateurs et animatrices, sonorisation légère, équipe-médias, dirigeants-es, etc.) s’avança pour débuter l’action (on peut présumer qu’il s’agissait d’un moment convenu avec la police), les policiers se retirèrent et permirent alors à SalAMI de procéder à ce qui était prévu, à savoir une marche lente sur René-Lévesque, qui s’éloigna du lieu de la conférence, et où, à chacune des intersections on renommait symboliquement les rues en collant sur le panneau d’identification de la rue un carton du même format où était inscrit tel ou tel nom.
En l’occurrence donc, SalAMI procédait à une action de désobéissance civile non-violente, mais une désobéissance rigoureusement approuvée par les forces policières, ce qui, on le comprendra est un non-sens absolu. À vrai dire, la désobéissance que ne tolérait pas la police, c’était tout ce qui ne figurait pas au «contrat» de service d’ordre entre la police et SalAMI, ne seraitce qu’une présence inopinée et involontaire (spontanée) des manifestants au milieu de la rue un peu avant ou un peu après le moment officiel de l’action. Il n’y a donc pas de désobéissance civile qui tienne dans ces circonstances. Ce n’est plus qu’une action symbolique approuvée par les forces policières et destinée aux médias. C’est une action d’obéissance civile.
La même chose s’applique dans les cas de «sit-in» ou de «teach-in» qui se déroulent sur des emplacements ou dans des rues pour lesquels il a été convenu au préalable avec la police de détourner la circulation. De l’action comme telle, il ne reste que le nom, mais tout son contenu a été vidé. C’est devenu un simple leurre, qui s’adresse à qui pensez-vous? Aux manifestants et manifestantes bien sûr! C’est, une fois encore, un mécanisme pour pratiquer la jonction entre le contrôle politique des réformistes et le contrôle policier de l’État.
6. Le danger principal qui découle de tout ce qui précède, c’est que les manifestants et les manifestantes révolutionnaires se moulent sur cette facilité offerte par les manifestations passives et prévisibles, et calquent leur propre organisation à l’intérieur des manifestations de rue, non pas sur des principes éprouvés d’action révolutionnaire, mais bel et bien sur la désorganisation proposée par les directions réformistes. Avec comme résultat que, tout en dénonçant ceci ou cela, on en vienne nous-mêmes à accepter le détournement de sens des manifestations, et donc leur inutilité.
7. Ce danger est depuis quelques temps de plus en plus clairement identifié par les militants et les militantes révolutionnaires qui s’emploient donc, avec un peu de tâtonnement il est vrai, et surtout en ordre dispersé, à redresser la barre. C’est là, d’ores et déjà, un des aspects les plus positifs dans la lutte des classes au Canada au cours des dernières années.
Il faut dire par contre à propos de ces solides et fermes pas en avant, que les communistes révisionnistes en sont totalement étrangers, eux qui ont intégré à 100 % la discipline et la légalité imposées par la démocratie bourgeoise, et qui, dans les manifestations de rue, se comportent immanquablement comme des traînela- patte remorqués par les réformistes.
Une fois qu’on comprend bien les dangers qui résultent de ce courant dominant, dangers qui consistent rappelons-le à se retrouver désorganisés à l’intérieur de manifestations qui ne sont plus que des simulacres de protestation; et si une fois cela fait, on adopte en plus sur cette question le principe d’aller à contrecourant, de donner un coup de barre, de reconstruire l’utilité tactique de la manifestation prolétarienne, alors il faut bien assimiler les méthodes révolutionnaires d’organisation dans les manifestations de rue, méthodes qui petit à petit peuvent nous fournir l’équivalent d’un socle en acier pour les luttes et les nombreuses actions à venir.
Qu’est-ce que les poings rouges?
8. Dans les manifestations, notre forme élémentaire d’organisation, c’est celle des poings rouges. On entend par poings rouges, en premier lieu, une méthode communiste d’organisation, de distribution des forces et de division des tâches à l’occasion d’une manifestation de rue. C’est aussi, en second lieu, une forme active et vivante de solidarité de l’avant-garde par laquelle des militants-es révolutionnaires se joignent et participent à une action communiste concrète.
Pourquoi parle-t-on d’un poing rouge?
Le rouge, d’abord. Il indique, cela va de soi, le contenu communiste et révolutionnaire de l’activité, considérée dans sa totalité — et non pas dans chacune de ses parties — comme une action de propagande. C’est ce caractère de propagande communiste qui est déterminant et décisif. Il ne s’agit donc pas d’une forme creuse dont le caractère propagandiste serait indéterminé, voire nul.
Le poing, quant à lui, souligne l’analogie avec un des outils les plus pratiques, les plus polyvalents, puissant et souple tout à la fois, né de l’existence et du développement humain sur cette terre: la main (ouverte) ou le poing (fermé). Comme un poing, le poing rouge possède les caractéristiques suivantes:
a) Il est uni, inséparable et solidaire. Un poing rouge est composé de cinq camarades qui sont comme par définition soudés ensemble. Ils et elles ont pour fonction première de rester unis et solidaires les uns des autres pendant toute la durée de la manifestation et cela, pour chacune des phases de cette manifestation. Agir pour un poing rouge, c’est tout le temps préserver et sauvegarder son unité.
b) Il est aussi un petit collectif au travail. Les cinq membres du poing rouge accomplissent leur tâche ensemble, agissent comme une équipe, s’aident mutuellement et se renforcent. Imaginez un instant dans votre tête votre main en train de travailler. Sauf pour de rares exceptions, plusieurs doigts agissent ensemble. Certaines fois, des doigts vont mettre une légère pression à un endroit pour permettre au pouce et à l’index d’agir; ou encore ils vont circonscrire un espace, le libérer et le dégager pour favoriser l’action; dans d’autres circonstances, les cinq doigts vont saisir ensemble, solidairement, un objet. En vérité, on a toujours affaire à une infinité de combinaisons subtiles à l’intérieur desquelles l’action, même modeste, de l’un des doigts renforce celle des autres et leur est indispensable.
c) Il ne fait qu’une chose à la fois. Un poing rouge ne peut, comme ne le peut pas davantage votre propre main, accomplir de manière satisfaisante plus d’une chose à la fois. Réussiriez-vous par exemple avec votre main à frapper à une porte, à compter votre monnaie et à écailler des arachides, tout ça en même temps? Difficilement. Il faut choisir. Il faut se consacrer à une tâche à la fois, quitte à en faire plus d’une en succession, seulement si c’est possible et si c’est profitable, et toujours dans l’objectif de bien faire une tâche à la fois.
d) Il participe à l’exécution d’un plan. Le poing rouge ne décide pas de lui-même quelle sera la tâche à laquelle il va se consacrer. Votre main se fait-elle d’elle-même écailleuse d’arachides? Non. Choisit-elle spontanément de compter de la monnaie ou de frapper à une porte? Non. Elle répond à une volonté. Même si cette volonté est fugace, rapide, qu’elle se manifeste comme un éclair, elle n’en est pas moins la forme spontanée, immédiate, d’un plan dans le cerveau de la personne qui agit. Le poing rouge est fort et son action se justifie dans la mesure où il répond lui aussi à une volonté. Il sait qu’il n’est qu’une partie d’un plan général, le plan de la manifestation. Chaque poing rouge comprend qu’il est le fruit d’une distribution rationnelle des tâches — un plan — dans le but d’atteindre des objectifs de propagande dans le cadre d’une manifestation donnée. En ce sens il est pleinement, rigoureusement solidaire des autres poings rouges. Et il n’est jamais plus solidaire que quand il mène à bien la petite partie du plan qui lui est confiée.
C’est pourquoi on dit, par exemple, d’un poing rouge chargé de porter une bannière, qu’il n’y a pas pour lui de question politique plus importante que de bien porter cette bannière, de la protéger, de l’amener là où elle doit être amenée et de la faire voir par qui elle doit être vue.
C’est aussi pourquoi on dit d’un poing rouge chargé de lancer des projectiles sur un cordon de policiers, qu’il n’y a pas pour ce poing rouge de question politique plus importante que de bien viser et d’atteindre sa cible.
e) Il est souple, rapide et responsable de lui-même. Le poing rouge a beau être partie prenante d’un plan d’ensemble, cela n’en fait pas, loin de là, un boulet traîné par les autres, ni un petit appendice accroché indéfectiblement à la foule, où qu’elle aille et quoiqu’elle fasse. Le poing rouge est capable de mobilité, de souplesse, de mouvement. Il est suffisamment préparé pour savoir comment et par quels moyens se déplacer, comment et par quels moyens se défendre, comment et par quels moyens se replier et se protéger.
9. Ces caractéristiques générales des poings rouges en font des groupes avec de grandes qualités pratiques — de propagande et d’action — dans le cadre de toutes les manifestations de rue. Plus spécifiquement, ils favorisent l’organisation communiste et le déploiement des objectifs de la manifestation de la manière suivante:
a) Ils favorisent l’intégration pratique de tous et de toutes à la manif. Il n’y a pas de niveau de participation qui soit inutile, comme il n’y a pas de tâche qui soit négligeable. Quelqu’un peut se considérer non-préparé ou inapte pour assumer telle ou telle tâche dans la manif, mais être quand même pleinement solidaire du plan général, et vouloir contribuer par sa participation dans un poing rouge qui correspondrait mieux à ses capacités. Le plan général doit donc veiller à intégrer tout le monde dans une participation pratique à la manifestation, et en même temps organiser rationnellement les différents poings rouges.
b) Ils favorisent la préparation au détriment de l’improvisation. Un poing rouge doit arriver très bien préparé et ce, dans quelque manifestation que ce soit. Pour ce faire, les membres du poing rouge doivent s’être rencontrés une fois, deux fois — le nombre de fois qu’il sera nécessaire — pour effectuer cette préparation.
Par exemple, on se réunit les cinq membres du poing rouge chez quelqu’un, autour d’un café ou d’un lunch, et là on passe en revue toutes les étapes, toutes les questions utiles, et on essaie de les assimiler et de les intégrer totalement et de façon égale chacun et chacune d’entre nous, de manière à ce qu’il ne persiste pas de zone d’ombre et qu’on sache aussi qu’on pourra compter mutuellement les uns sur les autres. Il faut alors passer en revue: le transport; dans quelle voiture? Empruntée à un-e amie, louée ou la nôtre? Sera-t-elle en ordre? Y a-t-il un problème de contraventions non payées? L’argent liquide qu’il faut apporter avec nous. Rendu sur place, où stationner pour que cela soit sécuritaire?. Le plan des lieux. Le déroulement heure par heure de la journée, le départ, l’arrivée, le début de l’action, sa durée, le retour. La division des tâches à l’intérieur du poing rouge. Le matériel dont on aura besoin. Qui le prépare? Quand? Et ainsi de suite pour toute autre question qui nous vient à l’esprit, il faut trouver une réponse simple et pratique. Il faut savoir être prévoyants et prévoyantes.
c) Ils favorisent l’autonomie. Le poing rouge est largement autonome dans son organisation pratique. Il est généralement responsable de son propre transport à l’aller comme au retour. Il s’occupe de son propre matériel. Soit qu’il le transporte avec lui, soit qu’il sait parfaitement où et à quel moment aller se le procurer. Il est aussi et surtout responsable de l’accomplissement de ses tâches dans la manifestation. Il n’est pas constamment dans l’attente de directives, de signaux, d’ordres ou de contre-ordres.
d) Ils favorisent l’auto-défense. On ne peut concevoir une manifestation politique qui présente des enjeux pour le prolétariat, dans laquelle on accepterait la pratique capitularde de la non-résistance aux arrestations, ou pire encore, celle des arrestations volontaires. La propagation de ces pratiques engendre un gâchis sans nom dans les manifestations. Les poings rouges favorisent la résistance aux arrestations.
On sait que les forces policières vont pratiquer des arrestations tout en étant dans un rapport d’infériorité numérique, parce qu’elles présument (par habitude et par formation) que les manifestants- es ne vont pas résister. Par contre, les policiers sont déroutés par la résistance au corps-à-corps au moment de l’arrestation et ne réussissent plus à procéder comme ils le prévoyaient, puisqu’ils sont encore dans le même rapport d’infériorité numérique. Cela les oblige à une réévaluation tactique (un redéploiement) qui donne un délai aux manifestants-es.
Les membres d’un poing rouge doivent rester groupés-es et solidaires. Les «lone-rangers» qui s’avancent seul sur trente mètres avec une rose ou… pour pisser devant les policiers, c’est à proscrire. C’est juste bon pour les caméras. Il faut rester groupés et, à moins que la tâche du poing rouge n’indique autre chose, il faut s’appuyer sur la proximité des masses.
Le poing rouge doit se porter à la défense de celui ou celle de ses membres qui serait aux prises avec la police. Il faut crier à l’adresse des masses autour de nous quelques mots brefs et essayer de les faire agir avec nous. Mais il ne faut pas attendre leur réaction. Il faut devancer cette réaction, y aller et compter sur l’effet d’entraînement. Le but, c’est de dégager le camarade de l’emprise du ou des policiers (qui sont dans un rapport d’infériorité numérique). On utilise alors nos poings, nos bottes, des bâtons, tout ce qui peut faire lâcher prise au policier. Le poing rouge peut aussi se porter à la défense d’un autre manifestant. On agit alors de la même manière, et on intervient groupé.
Les différents poings rouges
10. Il peut y avoir un assez grand nombre de poings rouges dont les tâches sont différentes dans la manifestation. En fait, il n’y a pas vraiment de limite, c’est selon l’importance et la complexité de la manifestation. Les principaux poings rouges sont:
a) Poing rouge de vente et distribution. Il procède à une agitation relativement simple: distribution de tracts, de journaux, vente des brochures et revues, etc. Ça peut être un seul de ces outils ou plus d’un pour la même manifestation. Il est responsable d’apporter avec lui les quantités dont il aura besoin au départ et de prévoir un système de réapprovisionnement en cas de besoin. Le poing rouge détermine en son sein les camarades qui diffuseront (2 ou 3) et ceux et celles qui assisteront et protègeront les diffuseurs.
b) Poing rouge d’identification politique. Il porte une bannière ou un autre élément d’identification politique du même ordre. Dans le cas d’une bannière normale, le poing rouge compte deux porteurs et trois camarades qui les assistent et les protègent. Ces derniers peuvent disposer de drapeaux rouges.
c) Poing rouge d’agitation communiste. Il propage dans les rangs de la manifestation les éléments de contenu particuliers prévus au plan. Ça peut être sous la forme de slogans, de mots-d’ordre précis (avancer vers ceci… ou se diriger à tel endroit). Il porte les drapeaux rouges. Il en distribue aux manifestants-es autour de lui. Il essaie de rallier à lui ces nouveaux porteurs de drapeaux rouges par sa détermination, son enthousiasme et son efficacité tactique. Le poing rouge doit pendant toute la durée de son action et jusqu’à ce qu’il se retire, être tourné vers les masses, faire corps avec les autres personnes autour, fournir des conseils, donner l’exemple par l’action, parler aux gens, etc. Ce poing rouge est comme un diffuseur d’énergie, de combativité et de détermination dans les rangs de la manifestation.
d) Poing rouge d’action. Il a pour tâche d’accomplir une action précise d’attaque envers une cible. Ça peut être un panneau publicitaire particulièrement dégueulasse; la barrière d’une usine qui vient de fermer, une voiture de police, l’entrée d’un édifice, un dispositif policier, une salle de congrès, etc. Le poing rouge dispose de tout le matériel nécessaire pour procéder. Son action a pour raison d’être, et ce au moment même où elle a lieu, de fournir une forme de direction politique à la manifestation, d’abord aux nombreux poings rouges d’agitation communiste qui s’en saisissent comme d’un signal, et qui ont ensuite la charge de la répercuter sur le reste des manifestants.
Plus l’action est réussie, plus la manifestation mérite d’être qualifiée d’attaque politique contre l’ennemi de classe!
Selon les circonstances, il peut aussi y avoir d’autres sortes de poings rouges comme un Poing rouge de surveillance et de renseignement, ou un Poing rouge de communication, etc.
11. Chaque membre d’un poing rouge est responsable de sa propre préparation personnelle pour la manifestation. Évidemment, cette question doit être discutée dans les réunions préparatoires. Mais cette préparation pourrait fort bien rester lettre morte, et ainsi affecter l’ensemble de notre plan de manif, si chaque camarade ne se sentait pas la responsabilité — auprès des autres — d’être adéquatement préparé.
Cette préparation personnelle doit être conçue et prévue en fonction des conditions qui prévalent dans les manifestations difficiles. Ce sont ces conditions-là qui fixent le niveau de notre préparation, même si on ne rencontre pas à tout coup les mêmes difficultés.
a) Pas de drogue, pas d’alcool, pas d’agendas, pas de notes, pas de documents, pas de sac.
b) Des vêtements amples, adaptés à la saison, de préférence plus chaud que pas assez, munis de larges poches qui peuvent adéquatement remplacer un sac encombrant.
c) Une tenue vestimentaire de rechange, idéalement portée en sous-couche, permettant ainsi de se débarrasser rapidement du vêtement porté au moment de la manifestation et qui pourrait servir à nous identifier.
d) Pas de verres de contact; les lunettes doivent être attachées pour ne pas tomber.
e) Des lunettes de protection pour les yeux (lunettes de baignade ou de protection), un masque, un foulard ou un grand morceau de coton. Le foulard sert à protéger l’identité du manifestant. Imbibé de vinaigre et porté par dessus un léger masque, il annihile en partie les effets des gaz lacrymogènes.
f) Au moins une bouteille de plastique (style boisson gazeuse) remplie de vinaigre, pour chaque poing rouge.
g) Tout équipement personnalisé de protection: gants, «pads», protecteurs divers fixés au ruban adhésif, etc., susceptible de donner de l’assurance aux camarades dans d’éventuels corps-à-corps. ✰
(Mars 2001)