À l’occasion du 25e anniversaire de l’historique manifestation qui a puissamment attaqué le Sommet à l’ouverture du Sommet des Amériques le 20 avril 2001 à Québec, nous republions le compte-rendu paru dans le numéro du 1er mai de la même année du journal Le Drapeau rouge, alors publié par le Parti communiste révolutionnaire (comités d’organisation). Comme le rappelle l’article, les militantes, militants et sympathisants du PCO(co) s’étaient fortement mobilisés à cette occasion, derrière une bannière qui proclamait:
Par la lutte révolutionnaire du prolétariat et des peuples opprimés, NOUS ABOLIRONS LA SOCIÉTÉ BOURGEOISE!
Le Bureau d’information politique
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Les manifestantes et manifestants qui ont porté l’attaque contre le Sommet des Amériques à Québec le vendredi 20 avril en plein cœur de l’après-midi ont sans doute vaincu plus qu’une seule barrière lorsqu’ils et elles sont parvenus à faire tomber l’imposante clôture qui entravait le boulevard René-Lévesque près du Grand-Théâtre. Non seulement ont-ils jeté à terre, dans une explosion de joie et de fierté belle à voir, une section du long «périmètre de sécurité» qui servait d’enclos pour les chefs d’État des 34 pays du continent et leurs nombreux apparatchiks, mais de plus, ils ont brisé ou fait vaciller en quelques heures les nombreuses autres barrières dressées contre l’action révolutionnaire des pauvres et des exploités-es: l’intimidation policière; les précautions archi-sécuritaires d’un sommet impopulaire; l’intoxication idéologique; les divisions; la passivité imposée par le légalisme et le pacifisme; et ce, sans compter cet autre «périmètre» fabuleusement serré que traînent autour d’eux les dirigeants-es des syndicats et des grandes organisations et qui a pour nom: la peur (la haine!) de l’action offensive contre la bourgeoisie et contre ses intérêts.
C’est dire que si pendant 36 heures des milliers de manifestants et de manifestantes, débordant en cela les cadres préétablis par les différents regroupements, ont renouvelé avec ténacité, courage et débrouillardise l’attaque contre le Sommet et son périmètre de sécurité, ce sera à coup sûr pendant des mois, et plus encore, qu’on pourra apprécier les résultats de toutes ces autres barrières qu’on a commencé à abattre, dans les actions et les luttes à venir et dans la volonté de s’organiser du prolétariat et des pauvres.
Cet après-midi-là du vendredi 20 avril, alors qu’on en était à quelques heures seulement de l’ouverture officielle du Sommet, était à l’évidence chargé d’un contenu offensif qui tranchait avec le lent déroulement du reste de la semaine, semaine au cours de laquelle le sommet dit «des peuples» avait cherché à broder une énième fois sur le thème des alternatives à la mondialisation, avec en sous-main l’objectif assez douteux d’obtenir un «sommet des sommets» c’est-à-dire une rencontre officielle avec des représentants du Sommet des Amériques. C’était comme si on voulait entretenir à tout prix l’illusion qu’il y avait encore quelque chose à partager avec les promoteurs impérialistes de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA).
Pendant que se déroulait dans une relative indifférence le teach-in organisé en basse-ville par la coalition Common Frontiers, la foule des manifestants-es se rassemblait à l’Université Laval, à Sainte-Foy. C’est là que convergeaient les groupes et organisations anticapitalistes, dent une majorité répondait à l’appel de la CLAC (Convergence des luttes anticapitalistes) et du CASA de Québec. Se retrouvaient là également de nombreux contingents étudiants, des groupes des provinces maritimes, des États-Unis, de l’Ontario, des groupes libertaires et anarchistes, des associations de chômeurs-ses et d’assistés-es sociaux, et beaucoup, beaucoup de travailleurs et de sans-emploi, jeunes et moins jeunes, bardés d’une ferme volonté de donner un caractère de classe à l’opposition au Sommet et à la ZLÉA. Ce fut d’ailleurs un fait à signaler pendant toute cette fin de semaine. L’action des manifestants-es aux abords du périmètre était portée par cette opposition de classe entre pauvres et riches, entre prolétaires et bourgeois, entre la solidarité, même un peu confuse, des uns, et la complicité, celle-là tout à fait clairvoyante, des autres.
Les militantes, militants et sympathisants-es du Parti communiste révolutionnaire (comités d’organisation) – PCR(co) – étaient partie prenante de ce rassemblement. Ayant apporté avec eux et elles de très nombreux drapeaux rouges, des pancartes, dont certaines exigeaient la libération du militant noir américain Mumia Abu-Jamal, portant des foulards rouges marqués de la faucille et du marteau, le PCR(co) arborait une des plus fortes bannières révolutionnaires de cette marche; elle disait: Par la lutte révolutionnaire du prolétariat et des peuples opprimés, NOUS ABOLIRONS LA SOCIÉTÉ BOURGEOISE! Le PCR(co) était résolu à manifester dans l’unité avec les autres militants-es anticapitalistes. Il ne s’agissait pas d’aplanir des divergences qui par ailleurs existent sur bon nombre de questions politiques, mais de développer une unité dans l’attaque contre le sommet, et de marcher au coude-à-coude avec les plus résolus-es des manifestants-es.
Comme le fit remarquer quelques heures plus tard un manifestant, le drapeau internationaliste par excellence, le drapeau rouge, était légitimement porté par les maoïstes du Canada au sein du groupe de tête qui, un peu avant 15h00, s’avança sur René-Lévesque en direction du périmètre de sécurité.
5 000, 6 000 manifestants-es marchèrent sur René-Lévesque en direction d’un des points d’accès principaux du périmètre, devant le Grand-Théâtre. De nombreux autres descendirent dans la basse-ville sur le boulevard Charest, à l’appel du GOMM (Groupe opposé à la mondialisation des marchés). Le GOMM ne réussit pas cependant à cet endroit précis à concentrer une action forte et puissante. La masse des militants-es qui se trouvait alors là, déçue de la tiédeur et le centrisme désorganisant du GOMM, entreprit de remonter plus loin vers le périmètre, ce qui donna lieu à un face à face prolongé et courageux avec les forces policières.
Pendant la marche principale, des centaines de militants et de militantes se déplacèrent sur le flanc gauche de la manifestation de manière à s’assurer, pour eux-mêmes et pour leurs groupes, d’une position plus sécuritaire avant de parvenir aux abords du périmètre. Vers 15h00, les manifestants-es, déterminés-es, rapides et prompts à l’action, parvinrent au périmètre. Il s’agissait d’une haute clôture de plus de trois mètres derrière laquelle étaient stationnés les policiers anti-émeute de la Sûreté du Québec. Il ne fallut pas plus de dix minutes pour jeter à terre cette barrière devenue soudainement ridicule. Un câble accroché à son sommet et des dizaines de mains résolues permirent de rabattre vers le sol cette cloison fragile. Les manifestants-es pénétrèrent dans le périmètre. Les policiers se mirent à avancer, mais les militants les stoppèrent rapidement avec des projectiles de toutes sortes: pierres, rondelles de hockey, barrières métalliques, cocktails molotov, etc. Les policiers furent aussitôt renforcés par une seconde unité anti-émeute sur René-Lévesque même, en même temps que se déployaient progressivement dans toute la zone du Grand Théâtre plusieurs centaines d’autres flics.
Les organisateurs du Sommet ont été dans l’obligation de reporter d’une heure les cérémonies d’ouverture. Jamais par la suite, ils ne furent assurés des conditions «normales» auxquelles ils croyaient s’être donnés le droit en érigeant le fameux périmètre et en mobilisant entre 6 000 et 7 000 flics pour leur protection.
C’est peu de temps après la chute de ce premier pan de la clôture, que débuta du côté policier le festival des gaz et les tirs de balles de plastique. Jamais en Amérique du Nord, un centre-ville fut-il à ce point aspergé de gaz lacrymogènes comme le fut
Québec les 20 et 21 avril. Les forces policières furent surprises et débordés par la ténacité, l’endurance et la persévérance des militants-es anticapitalistes. Comme leurs responsables durent eux-mêmes le reconnaître, ils furent contraints de s’approvisionner en gaz aux USA dans la nuit de vendredi à samedi. Ils durent également faire appel à des contingents de policiers supplémentaires non prévus aux plans d’effectifs initiaux.
Les dizaines de militants-es blessés par les balles de plastique, les 460 personnes arrêtées, les commandos de policiers déguisés en manifestants procédant au kidnapping de militants-es, le débordement et l’essoufflement des forces anti-émeutes, tout ça montre à l’évidence que la manifestation, dont le leadership appartenait aux forces anticapitalistes, a fait preuve d’un caractère offensif et combatif exceptionnel, qu’il faut saluer de toutes nos forces. Il faudra s’en souvenir et s’éduquer pour longtemps dans un tel esprit combatif et révolutionnaire qui honore les militants-es mille fois plus que ne saurait le faire un soi-disant «sommet des peuples» où viennent se pavaner des vedettes, ou alors une quelconque conférence de presse où on joue, comme au théâtre, les oppositionnels alors que dans les faits on est attachés par mille et un fils au char de l’État.
L’appui apporté par une grande partie de la population de Québec, au moyen de multiples gestes d’entraide et de solidarité, suffirait à montrer le contenu positif, l’adhésion, et le ralliement à l’attaque contre le Sommet, sentiments qui ont traversé de très larges secteurs des classes populaires. Mais il faut en plus mentionner les deux points suivants.
L’impact populaire de la victoire contre le périmètre du vendredi s’est vérifié dès le début de la journée du samedi par la mobilisation d’une deuxième vague de manifestants-es, dont une large part venait des milieux populaires de Québec et qui se sont activés dès 10h00 ou 10h30 contre le périmètre, et ce à peu près à chacun des points où le dit périmètre était accessible. Dès avant que la longue marche «pacifiste» organisée par les grands syndicats ne se mette en branle, des centaines, si ce n’est des milliers de manifestants, s’étaient déjà portés aux différents points du périmètre. On ne peut expliquer cela que par le soutien populaire accordé à l’attaque contre le Sommet.
L’autre point qui doit être mentionné et qui est lui aussi d’une signification importante, c’est la désertion massive par des milliers de syndiqués-es et leurs supporters, de la grande manifestation syndicale. Devant la futilité des objectifs tactiques et du déroulement de cette manifestation, la foule était nombreuse en cours de trajet à rebrousser chemin et à se porter vers la haute-ville, aux abords du périmètre. Il fallait être sur place, disons dans la Côte D’Abraham, pour constater jusqu’à quel point la rue était noire de monde… du monde qui montait vers le périmètre. Cela est compréhensible. La mobilisation syndicale et réformiste, qui est toujours trompeuse à sa manière, a amené dans les rues de Québec des travailleurs-ses et des militants-es sincères qui croyaient honnêtement que la marche du 21 avril allait constituer le moment fort du mouvement d’opposition. Or, loin d’être le moment fort, c’en fut plutôt le moment faible. La simple quantité ne suffisant pas à attribuer une portée politique qu’elle ne mérite pas à telle ou telle manifestation. Cela, les travailleurs et les travailleuses de la base l’ont bien compris.
Le scénario syndical, qui en était un de protection du Sommet, a déçu et choqué des milliers de manifestants-es, qui juraient après coup de ne plus jamais s’y laisser prendre. Combien de fois a-t-on depuis entendu cette dénonciation du «parking désert» vers lequel les syndicats dirigeaient les travailleurs-ses? Ainsi par exemple, cette lettre d’un lecteur publiée dans le journal montréalais Métro le 23 avril: «Samedi, je me suis rendu à Québec pour manifester contre le projet antidémocratique de libre-échange des Amériques. Je dois dire, malheureusement, que j’ai été très déçu de l’organisation de cet événement. […] Les organisateurs, en effet, voulaient à tout prix éviter que les manifestants ne se rendent au mur de la honte. Alors la manifestation les a menés directement hors de la ville. Tristement et ironiquement, la manif s’est terminée dans un horrible stationnement géant, à côté du Colisée Pepsi! […] Avec cette manif docile et invisible, les leaders ont eu beau jeu de préparer leur contrat cynique. Remercions les courageux briseurs de murs pour les avoir au moins tenu sur les nerfs.»
Mine de rien, toute la période de mobilisation de l’opposition au Sommet de Québec a constitué une terrible défaite pour les milieux platement réformistes qui dirigent et orientent le mouvement syndical, les ONGs et les groupes communautaires. Ceux-ci ont cru pouvoir occuper tout le terrain avec leur simulacre d’opposition assis sur les discours creux de la société civile et de l’opposition citoyenne, qui sont autant de contresens démocratico-petit-bourgeois qui dépolitisent et dissimulent les enjeux de classe. Or, un certain nombre de forces anticapitalistes, sans véritables moyens ni ressources, ont pris de vitesse cette opposition officielle maintenant discréditée
La première qualité d’une véritable opposition de classe, c’est son contenu offensif. Dès l’instant où on accepte d’être limités, contraints, circonscrits dans notre action à l’intérieur d’un espace toléré par l’État capitaliste et par la démocratie bourgeoise, on perd ce contenu offensif, cette capacité de confronter la bourgeoisie et éventuellement de lui imposer des défaites. On ne devient rien d’autre qu’une chose, comme une tempête de neige gérée par une administration municipale.
La manifestation docile du 21 n’était plus qu’une chose gérée par l’administration du Sommet des Amériques (bureaucratie, services de sécurité, polices). Par contre, les mouvements d’attaque contre le Sommet, les manifestations contre le périmètre, n’avaient rien quant à eux d’une simple chose qu’on peut gérer administrativement. C’était clairement une manière de se réapproprier l’action politique.
À partir de maintenant, il faut répercuter l’esprit combatif qui a prévalu lors de la fin de semaine des 20 et 21 avril à Québec. Il faut gagner le plus grand nombre possible de travailleurs-ses, de jeunes et de sans-emploi à adopter cet esprit et à s’en inspirer quotidiennement dans leurs luttes contre le système capitaliste et contre l’État bourgeois.
Saluons tous les militants et toutes les militantes des 20 et 21 avril à Québec!
Dénonçons la répression, les emprisonnements, les blessures et les attaques subies par les manifestantes et manifestants!
Continuons le combat contre le système capitaliste!
Luttons pour la révolution prolétarienne et le socialisme!