Alliances de classes et projet national au Québec

Cet article est paru à l’automne 1997 dans le numéro 3 de la revue Socialisme Maintenant!, publiée par le groupe Action socialiste.

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On aurait pu s’attendre à une défaite cuisante des forces nationalistes au dernier référendum, en octobre 1995. Elles ont tout de même rallié près de 50% de la population québécoise. Par contre, une certaine marge de ces électeurs, 20% des partisans du «oui», n’ont rallié la cause qu’en bout de ligne. Ces gens, au départ, étaient des nationalistes mais qui croyaient encore à la place du Québec dans la fédération. Ils ont supporté le «oui» en ayant en tête de donner un meilleur rapport de force à la province de Québec. Or, malgré tous les «rendez-vous manqués» d’une redéfinition du fédéralisme canadien pour reconfirmer les juridictions du Québec ou donner de nouveaux pouvoirs à la province, la population n’aura pas été convaincue de l’urgence de quitter le Canada, si urgence il y avait.

Quelles furent les causes de cet échec? On en a mis la faute sur le dos des immigrants et des anglophones. Pourtant, ce sont les nationalistes eux-mêmes qui ont défini l’indépendance sur une base ethnique. Mais comment auraient-ils pu la justifier autrement? La discrimination au niveau des revenus? Elle est beaucoup moindre que pendant les décennies antérieures. La sous-scolarisation? De facto, en étant d’accord avec des hausses significatives des frais de scolarité universitaires, les nationalistes avouent qu’il n’y a plus à faire de rattrapage. Une dépopulation au Québec en faveur des régions plus riches du Canada? Ça ne se pose plus du tout et le Québec ne se trouve pas dans la situation de l’Irlande qui, elle, voit une partie de son territoire occupée militairement par la puissance colonialiste britannique. Le colonialisme et l’impérialisme canadien-anglais? La classe capitaliste québécoise n’est pas compradore, c.-à-d. complètement à la solde de l’impérialisme étranger et de son marché: il existe un marché intérieur au Québec, il y a un prolétariat majoritaire (ouvriers et employés exécutants pas ou peu qualifiés), la culture québécoise et la langue française peuvent se développer librement.

Il ne reste plus dans l’arsenal de l’argumentation indépendantiste que le nationalisme étatique et le nationalisme linguistique. Maintenant, 96% des Québécois-es comprennent et utilisent plus ou moins régulièrement le français, alors que c’était à peu près 83% dans les années 1960. Avec une telle progression, où est le danger d’assimilation? Quand la lutte pour la protection des droits des francophones ne se réduit qu’à un problème d’affichage, il faut s’interroger sur l’effet mobilisateur de la question linguistique. La question étatique, elle, est jusqu’à un certain point davantage mobilisatrice parce qu’il y a des couches sociales plus directement liées à la valorisation de l’État. Ces couches s’objectent plus volontiers au néolibéralisme qui souhaite une réduction du poids de l’État dans l’économie. Mais le nationalisme étatique n’est pas utilisé comme argument par le PQ, le BQ et encore moins l’ADQ. Parizeau et Bouchard sont plutôt des néolibéraux. En fait, ce sont les forces politiques dirigeantes du mouvement indépendantiste, à cause de leurs contradictions programmatiques, qui torpillent elles-mêmes la mobilisation autour du nationalisme étatique.

La base de classe derrière le projet indépendantiste est très ténue dans un tel contexte où il y a peu d’arguments mobilisateurs. Dans les faits, telle que posée, la question de la souveraineté ne concerne qu’une tractation de pouvoirs entre la bourgeoisie québécoise et la bourgeoisie du reste du Canada. Et au Québec, ce ne sont pas tous les capitalistes qui supportent ce mot d’ordre. Par sujétion idéologique et parce qu’il n’existe pas de véritables projets alternatifs, une fraction importante du peuple supporte ce mot d’ordre, mais sans enthousiasme. Il reste la petite-bourgeoisie salariée liée au développement de l’appareil d’État qui a un certain avantage au projet indépendantiste, mais elle se méfie des forces politiques dirigeantes du mouvement.

Un projet indépendantiste, pour qu’il puisse triompher, doit avoir l’assentiment de toutes les classes progressistes du pays et doit être de l’intérêt de ces classes. Si tel n’est pas le cas, alors le projet ne pourra triompher. Quand un pays subit le joug d’une puissance étrangère colonialiste ou impérialiste, les forces progressistes s’uniront contre cette puissance. Si tel n’est pas le cas, le projet est condamné à être jeté à la poubelle de l’histoire.

Pour bien comprendre les tenants et aboutissants du projet nationaliste, il importe de partir d’une analyse de classe. C’est cette dernière qui nous permettra d’évaluer la pertinence historique de l’indépendance du Québec. Au gré de l’évolution sociale et économique du Québec et du Canada, la structure de classe s’est modifiée. L’importance de l’industrie et du capital financier s’est imposée aux dépens de l’agriculture. Par suite, les alliances de classes se sont modifiées. Les alliances de classes du passé exigeaient certaines formes constitutionnelles particulières; ces alliances s’étant transformées, les structures politiques sont à réactualiser. Les différentes classes ont un point de vue sur ces changements politiques et défendent des intérêts différents.

L’indépendance du Québec ne se pose plus. Ce mot d’ordre est à jeter à la poubelle de l’histoire. Les forces qui défendent l’indépendance n’ont rien de progressiste. Au sein du mouvement ouvrier, les forces qui défendent de manière zélée ce projet sont les mêmes qui collaborent activement avec le capital québécois et qui sabotent les luttes de la classe ouvrière. Une bonne compréhension de l’évolution des alliances montrera que l’indépendance n’a plus rien d’utile historiquement et qu’il faut passer à autre chose.

Indépendance et révolution démocratique

Au Québec, les trois décennies qui ont suivi l’échec de la rébellion de 1837-1838, ont, par un drôle de hasard historique, condamné le mot d’ordre d’indépendance pour le Québec. De 1840 à 1867, une série d’événements socio-politiques ont permis de déblayer le terrain pour la construction d’une nation québécoise moderne. L’Acte d’union de 1840 s’annonçait une œuvre magistrale d’assimilation de la population francophone du Canada, mais il n’en fut rien. L’établissement d’un gouvernement responsable en 1848, qui permettait une représentation effective aux éléments bourgeois liés au développement d’un marché intérieur, l’abolition du féodalisme en 1852, qui détruisait la classe des propriétaires fonciers terriens, très liés à la mainmise du colonialisme britannique et, finalement, la Constitution de 1867, qui avait accordé à la province de Québec suffisamment de pouvoirs (agriculture, langue, éducation, travail) pour être en mesure de développer des relations marchandes, un prolétariat et une bourgeoisie québécoise, avaient rendu inutile l’utilisation de l’indépendance.

Certes, le mouvement de construction de la nation québécoise n’eut pas une base populaire. La direction révolutionnaire de 1837 fut liquidée par l’exil, les exécutions ou autrement pour ce qui est de sa fraction radicale, ou récupérée pour ce qui est de ses éléments modérés. Le «salut» venait d’ailleurs. Il vint quand la métropole britannique se désintéressa du Canada et quand elle commença à développer ses relations commerciales avec l’Europe et cela, sous l’impulsion de sa nouvelle politique de libre-échange qui prit effet dans la décennie 1840. Les fournitures en bois, blé, fourrures, etc., qui provenaient du Canada devenaient moins essentielles pour la métropole qui dès lors, se rabattait sur celles des régions de la Baltique, de la Russie et du continent.

Les différentes fractions de la bourgeoisie des colonies d’Amérique du Nord commencèrent alors à ressentir le désir de s’unir et de prendre une plus grande indépendance politique face à la métropole. La fraction liée aux exportations vers la métropole et qui constituait la bourgeoisie «compradore» de l’époque, perdit une part importante de son marché et se vit obligée d’en trouver un nouveau, sinon de travailler à sa création. Le marché intérieur devait donc s’accroître mais pour cela, une plus grande autonomie politique s’imposait. Jusqu’alors, les éléments compradores de la bourgeoisie avaient été, avec les propriétaires fonciers terriens, un des soutiens du colonialisme britannique. Dorénavant, sans se couper entièrement de la métropole, il fallait un nouveau projet.

Ce projet s’imposait d’autant plus que la concurrence capitaliste américaine minait le développement du marché intérieur sur le territoire des colonies d’Amérique du Nord. Entre autres, non seulement le capitalisme américain conquérait-il des fractions d’espace commercial sur le territoire canadien, mais en plus, et surtout au Québec, il allait puiser une force de travail bon marché qu’il amenait aux États-Unis et qui y consommait au lieu de le faire au Canada.

Après l’élimination du féodalisme et de la classe des propriétaires fonciers, le principal obstacle à l’établissement d’un consensus parmi les classes dominantes était levé. Les propriétaires fonciers étaient, par nature sociale, liés au colonialisme. Leur naissance remontait au début de la colonisation française. Les dirigeants de la colonie avaient accordé des seigneuries aux dirigeants militaires qui défendaient les terres et forêts françaises d’Amérique riches en fourrures ainsi qu’à des communautés religieuses. Le féodalisme a survécu à la conquête britannique qui y voyait un avantage, les paysans étaient retenus sur les bords du St-Laurent, laissant les compagnies britanniques exploiter les forêts pour la métropole. Soulignons qu’à l’époque britannique, la propriété foncière terrienne était davantage laïque alors que les ecclésiastes avaient une propriété foncière surtout urbaine.

À la campagne, le féodalisme suçait le surplus économique produit par les paysans. Les paysans ne pouvaient pas participer aux rapports marchands, puisqu’ils ne pouvaient pas user du surplus de production pour se procurer des productions marchandes. Dans une telle situation, le réseau industriel marchand ne pouvait pas se développer et les agriculteurs ne pouvaient se procurer des instruments agricoles pour améliorer le rendement de la production. Avec le surplus en redevances seigneuriales diverses, les seigneurs se procuraient des marchandises de luxe venant de la métropole et spéculaient sur la valeur des terres, ce qui était peu propice au développement d’un marché intérieur puisqu’ils laissaient filer des ressources économiques en dehors de la colonie, sans véritable contrepartie. Et c’est sans compter le mouvement d’émigration résultant de l’état lamentable de l’agriculture du Bas-Canada.

La classe féodale était donc une classe qu’il fallait liquider, ce qui fut fait. Pour les classes dominantes, il restait à établir les bases du consensus. Ce qui achoppait encore, après 1852, tenait aux prérogatives qu’il fallait accorder à ce qui tenait lieu de bourgeoisie francophone à l’époque, ainsi qu’au clergé catholique. Le clergé, qui jadis fut un allié du colonialisme britannique et du féodalisme, vint à voir que, dorénavant, ses intérêts se trouvaient davantage du côté de la bourgeoisie liée au marché intérieur. Pour elle, l’émigration vers les États-Unis lui faisait perdre une mainmise idéologique et monétaire (les dîmes) sur une partie de la population canadienne-française. L’abolition du féodalisme ouvrait des possibilités pour coloniser les terres vierges du Bas-Canada avec des colons canadiens-français et, ensuite, un développement capitaliste au Canada — qui aurait retenu la force de travail de langue française — était préférable à une émigration vers les États-Unis. Le clergé tenait à sa mainmise sur l’éducation et désirait la protection du caractère français en Amérique du Nord, qui permettait de consolider son ascendant idéologique sur le peuple. Dans les régions où les francophones côtoyaient les anglophones, les risques de désaffection religieuse ou de conversion augmentaient.

Le gouvernement d’Union et son maintien représentaient un obstacle à cette alliance politique des différentes fractions de la bourgeoisie et du clergé. 1867 représenta finalement la résolution de ce consensus des classes dominantes de l’Amérique du Nord britannique.

En termes marxistes, les tâches démocratiques étaient satisfaites, et pour le Canada anglais et pour le Québec. La seule indépendance nécessaire fut celle envers le colonialisme britannique. L’indépendance, pour les marxistes, se justifie surtout si elle sert à consolider les tâches de la révolution démocratique. En fin de compte, au Québec, le féodalisme a été aboli, la bourgeoisie avait une représentation politique et la socialisation des forces productives avait maintenant un lieu d’expression. Toutefois, ce fut une révolution démocratique bourgeoise, par en haut, et le peuple n’eut rien à dire là-dedans. Mais compte tenu des conditions sociales, historiques et politiques du moment, la constitution de 1867 représentait l’horizon démocratique de l’époque. Même que Marx, vers 1871, situait le Canada, avec les États-Unis et la Grande-Bretagne, parmi les pays où la démocratie était la plus avancée.

De facto, la nation québécoise avait une reconnaissance et cela, grâce à la distribution des pouvoirs entre le fédéral et les provinces. Mais, le Canada-français connaissait encore le retard économique dû à son passé féodal, ce qui le plaçait en position de faiblesse face au Canada anglais. D’une certaine manière, l’oppression nationale des Québécois n’avait pas été supprimée, mais il n’était pas dans la tâche de la révolution démocratique de régler ce problème et il ne l’est toujours pas. L’égalité des nations sous le capitalisme est une chimère.

Du fait de sa force économique, le Canada anglais s’était gardé une marge de manœuvre. L’existence nationale distincte du fait français n’était pas clairement spécifiée malgré la référence à deux peuples fondateurs. De plus, le fédéral s’arrogeait tous les pouvoirs qui n’avaient pas été concédés aux provinces. Tant que la distribution des pouvoirs satisfaisait les nécessités du développement de la nation québécoise, de son économie et de son fait français, il n’y avait pas de problèmes significatifs. Cette distribution était très valable pour une société en transition de l’état agraire à l’état industriel et marchand.

L’indépendance du Québec n’aurait rien apporté de plus. Même qu’à l’époque, le développement du réseau des échanges est-ouest, grâce au régime fédéral et sa politique des transports, permettait d’empêcher la concurrence américaine et, graduellement, l’émigration de la paysannerie québécoise vers les régions industrielles de la Nouvelle-Angleterre. Les peuples qui supportaient l’indépendance l’ont toujours fait pour abolir le colonialisme et, surtout, renverser les pouvoirs locaux et les classes dominantes locales qui étaient liés au maintien du colonialisme et, une fois que le capitalisme eut atteint son stade impérialiste (fin de XIXe siècle), se dégager face aux liens de soumission envers les métropoles impérialistes.

À l’époque de l’impérialisme, il peut y avoir des cas où une nation impérialiste annexe une autre puissance impérialiste par la force militaire. De telles annexions sont concevables, du simple fait que les puissances impérialistes ont conquis toutes les zones d’influence politiques et économiques qui pouvaient l’être. Dans un tel contexte où il n’y a plus de zones vierges et où le viol est total, il faut piger directement dans la cour du voisin. Ce fut le cas lorsque l’Allemagne nazie annexa la France et y établit un pouvoir fantoche. Il fallait lutter pour l’indépendance de la France sans perdre de vue, toutefois, que la France était un pays impérialiste.

Mais à ce que l’on sache, le pouvoir fédéral n’est pas plus fasciste que celui au Québec. La langue française n’est pas arbitrairement interdite au Québec et le pouvoir fédéral n’est pas encore une dictature militaire qui occuperait militairement le Québec. En Irlande, par contre, l’impérialisme britannique occupe militairement la partie nord de l’île. Dans la situation où le Québec aurait affirmé son désir à l’indépendance et serait victime de l’occupation militaire du Canada anglais, la lutte pour l’indépendance pourrait devenir nécessaire parce qu’elle deviendrait une lutte démocratique. Par contre, dans le cas où le motif de la défense du Québec serait la préservation des territoires autochtones au sein des frontières québécoises, le caractère démocratique de la défense du Québec n’aurait aucun sens; dans un tel cas, il faudrait lutter activement contre son propre gouvernement au Québec mais aussi au Canada anglais.

Du fait que la nation québécoise ne soit reconnue que de facto et que son droit à l’autodétermination ne soit pas pleinement reconnu au sein de la fédération, cela laisse planer une ambiguïté quant à l’espace de pouvoirs dont elle pourrait user. Par exemple, elle ne peut utiliser un droit de retrait (opting out) et est obligée de se soumettre à des objectifs nationaux dans les différents programmes (sociaux et économiques) mis sur pied par le fédéral. Elle n’a pas un droit de veto formel quant aux décisions qui la concernent.

Par contre, dans la réalité, le Québec exerce une plus grande autonomie dans la fédération que celle qui sera réalisée par les différents États au sein de l’Europe du traité de Maastricht. De plus, la représentation électorale du Québec à Ottawa peut faire infléchir des décisions dans le sens des intérêts du Québec qui dans bien des domaines, sont semblables à ceux de l’Ontario et cela, au grand dam des bourgeoisies des provinces de l’Ouest.

La possibilité de la résistance

Dans un régime capitaliste, c’est principalement la bourgeoisie et ses différentes fractions qui mènent le jeu politique. La démocratie bourgeoise est ainsi. Tant et aussi longtemps qu’il n’y aura pas un type de représentation politique qui permette au peuple, surtout à la classe ouvrière, un lieu d’expression véritable, ce sera comme cela.

Néanmoins, ça ne veut pas dire que le peuple est complètement réduit à l’impuissance et ne peut pas avoir un rôle dans l’infléchissement des décisions politiques. Il s’agit de trouver les formes d’expression qui donnent un certain poids politique aux masses du peuple dans le cadre de la démocratie bourgeoise et, en même temps, en marge de celle-ci. Évidemment, tant et aussi longtemps que la classe capitaliste est au pouvoir, ça demeure une expression limitée, faible et illusoire pour ce qui est du fond, mais utile pour oser souhaiter quelque chose de mieux. Si on ne disait pas cela, et si on maintenait que seule la bourgeoisie décide de la politique, sans possibilité de projet autonome populaire, on serait réduit à supporter un camp de la bourgeoisie contre un autre.

Il y eut des tentatives d’expression politique populaire dans la fédération. Qu’on pense à la tentative d’instauration d’une république métisse dans l’Ouest sous l’impulsion du mouvement dirigé par le démocrate révolutionnaire Louis Riel. Les Métis, paysans pour la presque totalité, réclamaient des droits politiques pour leur nation et les autochtones. Beaucoup de Métis étaient francophones et catholiques (les deux-tiers). Le type de développement économique réclamé rappelait un peu celui du Québec, mais avec un sens démocratique plus prononcé.

Finalement, la résistance métisse fut balayée dans le sang. Les dirigeants du mouvement furent exécutés ou forcés de s’exiler. Et le fédéral avait le terrain libre pour s’approprier les terres, y sédentariser les autochtones par la ruse, l’hypocrisie et la violence, faire passer un réseau de chemin de fer, et, par la suite, y établir des colons agriculteurs qui allaient approvisionner l’Ontario en denrées à bas prix. Une fois la résistance métisse matée, le Canada anglais obtenait un avantage significatif face au Québec parce que son réseau d’expansion économique prenait une avance considérable défavorisant le Québec.

Les dirigeants de la province de Québec, bourgeois et clercs, avaient bien compris l’enjeu de la conquête de l’Ouest. Ils auraient bien aimé avoir pu compter sur un allié dans l’ouest du pays et auraient escompté que le clergé catholique y ait eu un rôle politique important. Au Québec, on manifesta pour empêcher l’exécution de Louis Riel. La fraction principale des manifestants le faisait par démocratie alors que la fraction dirigeante le faisait pour d’autres motifs qui n’avaient rien à voir avec la lutte contre l’oppression nationale des peuples au Canada.

Dans l’Ouest canadien, il y eut aussi d’autres exemples héroïques de résistance du peuple. C’est de Winnipeg que partit, en 1919, la plus importante grève ouvrière au Canada. Les ouvriers de Winnipeg occupèrent complètement la ville et y assurèrent tous les services sans la présence de patrons. Voyant que le mouvement de grève était en train de se répandre ailleurs au Canada, l’armée canadienne intervint pour réprimer la résistance.

La lutte des ouvriers au Canada anglais fut très vive jusqu’au début de la Deuxième Guerre mondiale. Les dirigeants de cette lutte étaient bien souvent des immigrants venus d’Europe de l’Est. Il est significatif que le pouvoir fédéral eut à réprimer des mouvements classistes, mais dirigés par des gens appartenant à des nations et minorités nationales opprimées. C’est par cette répression que le Canada anglais a établi sa force.

Dès 1885, avec l’écrasement de la rébellion des métis, le Canada anglais marquait carrément son caractère de puissance colonialiste. Aucun contrepoids assez fort ne l’empêchera, par la suite, de devenir une puissance capitaliste monopoliste impérialiste dès le début du XXe siècle. Le fédéralisme avait manifestement laissé une marge de manœuvre plus grande au Canada anglais pour s’imposer plus vite qu’il ne la laissait au Québec. L’oppression nationale du Québec fut plus particulièrement marquée pendant les deux conflits mondiaux, alors que le Québec marquait sa réticence face à la conscription obligatoire.

Le Québec impérialiste

Au Québec, il fallut attendre les années 1960 pour que le capital bancaire fusionne avec le capital industriel, donnant ainsi le capital financier monopoliste. Dans les années 1960, le Québec devenait une puissance impérialiste selon la définition de Lénine. Cette puissance avait dorénavant un surplus de capitaux à investir et le fit en «négociant» les terres autochtones au Nord du Québec pour y implanter un réseau hydroélectrique, fleuron de sa force nouvelle.

Mais cette transformation dans la nature du capitalisme québécois et de la bourgeoisie québécoise maintenant monopoliste engendrait de nouveaux besoins en ce qui concerne les rapports avec le Canada anglais. Lesquels exactement? La bourgeoisie québécoise n’en avait pas nécessairement une conscience claire. Néanmoins, il y avait un consensus pour au moins réclamer une marge de manœuvre plus importante au sein de la fédération sinon, une minorité bourgeoise envisageait l’indépendance.

Toutefois, pour la bourgeoisie dans son ensemble, le projet indépendantiste était torpillé à l’avance, parce que, tout compte fait, l’économie capitaliste québécoise s’était développée et parce que l’unité économique de la nation québécoise, nécessaire à la croissance du capitalisme, s’était réalisée au sein de la fédération. L’État provincial québécois avait suffisamment de pouvoir pour assurer une régulation adéquate de son économie marchande. La province de Québec pouvait percevoir des impôts directs et indirects, développer un réseau moderne d’éducation et de santé, orchestrer un réseau de développement du capitalisme monopoliste d’État grâce à des outils de financement économique tel la SGF (la Société générale de financement), la Caisse de dépôt et placement, ainsi que par le contrôle sur la réglementation du régime des caisses populaires.

Pour la bourgeoisie, que rêver de plus dès lors? Le contrôle sur la monnaie? L’armée? Les indépendantistes d’aujourd’hui s’en sont désintéressés. Il reste le désir d’une plus grande exclusivité de contrôle sur ce qui touche la force de travail, c’est-à-dire, la formation de la main-d’œuvre, l’assurance-chômage, etc. Pour la bourgeoisie, l’enjeu de la bataille consiste à savoir qui va exploiter le plus efficacement la classe ouvrière québécoise?

La petite-bourgeoisie salariée

Le développement du capitalisme au Québec a amené le développement des fonctions de l’État. Et qui parle d’essor de l’État parle aussi de développement d’une nouvelle couche de salariés. Cette couche est surtout petite-bourgeoise, mais a aussi des caractéristiques prolétariennes (elle participe au marché de l’achat et de la vente de la force de travail, certes très qualifiée). Dorénavant, avec la «révolution tranquille», les professeurs laïcs remplacent les frères séniles et pédophiles, se développe une couche de professionnels de la santé et des services sociaux, et il y a un accroissement de postes dans la fonction publique.

Cette couche de salariés entretient un rapport complexe de subordination/confrontation face à l’État. Quand elle se confronte, elle le fait principalement pour négocier sa place dans la subordination et ne tentera pas de dépasser cet état d’elle-même, sauf influence extérieure (accroissement de la combativité ouvrière, entre autres). Mais rester dans le cadre de la subordination implique aussi accepter la collaboration. Tout dépendant du moment, la confrontation, sans être mise de côté, risque d’être encarcanée dans une structure de concertation. Et finalement, tout ce rapport de subordination/confrontation fera en sorte que cette couche se sentira très liée au développement de l’État, sans discuter sa nature de classe; politiquement, sa vision et ses perspectives s’en ressentiront.

Pour la classe ouvrière, la chose se pose différemment. Le rapport subordination/confrontation n’affecte pas la classe dans sa totalité, mais des membres individuels ou des sous-secteurs se soustrayant à l’intérêt général de classe. La subordination est individuelle ou sous-sectorielle, et la confrontation est collective. La classe ouvrière a pour projet l’abolition de sa propre existence: elle ne peut donc pas agir en couche qui vise à négocier sa subordination.

Est-ce à dire que la petite-bourgeoisie salariée est corporatiste? Elle agit en corps et non en classe, c’est-à-dire qu’elle accepte de se subordonner en tant que corps tout en se confrontant en tant que corps. Ses agissements ne sont pas principalement politiques même si elle tente de l’habiller ainsi et même si elle a un rapport avec l’évolution des rapports politiques. Par exemple, quand elle dit agir au nom de la nation, elle le fait pour se reproduire en tant que couche. Toutefois, elle défendra la nation avec un zèle exagéré.

La question de la législation linguistique est significative à cet égard. Pour cette petite-bourgeoisie salariée, le français représente un projet de consolidation de l’État québécois. Il est aussi la langue d’usage de son travail et, pour valoriser sa force de travail (cette couche est salariée), il est important de valoriser le français lui-même.

C’est cette couche qui a défendu et qui défend avec le plus de fermeté le projet indépendantiste et cela, même si ce projet n’est pas en essence le sien. C’est cette couche qui occupe les postes de direction dans les syndicats et qui a amené ces derniers à supporter ce projet.

La classe ouvrière et l’indépendance

Les ouvriers québécois ont certes une situation moins enviable que celle de leurs camarades du Canada-anglais même si, depuis les années 1960, la réduction des revenus de ces derniers fut très significative. L’amélioration réelle de la situation dans la province ne fut pas obtenue par la présence d’un mouvement indépendantiste fort mais plutôt par la consolidation d’un capitalisme spécifiquement québécois d’une part, et surtout par la combativité accrue de la classe ouvrière québécoise. Si les ouvriers québécois ne s’étaient pas battus, jamais les capitalistes n’auraient cherchè à faire bénéficier les ouvriers des gains de la monopolisation.

Par ailleurs, depuis que le Parti québécois a pris le pouvoir, la classe ouvrière québécoise a vu sa combativité réduite. Si l’écart entre le Québec et le Canada anglais a continué à se résorber malgré la présence du PQ, ce fut parce que la classe ouvrière du Canada anglais a eu à subir une offensive patronale très massive.

Le projet indépendantiste a eu un autre effet plus pernicieux pour la classe ouvrière; il l’a empêché de développer un projet politique autonome. Une fraction de la gauche s’était mise dans la tête qu’il fallait faire l’indépendance d’abord, pour permettre ensuite de faire le socialisme. Elle partait avec l’idée fausse que les tâches de la révolution démocratique n’avaient pas été effectuées dans leurs grandes lignes.

Il était normal qu’un capitalisme en plein rattrapage crée une classe ouvrière plus revendicative. Cette classe ouvrière était elle aussi en rattrapage. Le mouvement indépendantiste a voulu récupérer ces revendications pour son compte en affirmant que la cause des malheurs du peuple incombait à la présence d’un régime colonialiste ou, tout simplement, d’un régime fédéral. Ce qui pouvait illusionner les ouvriers sur les véritables sources de leurs problèmes tenait au fait même de l’existence d’un écart entre anglophones et francophones. On pouvait donc en faire incomber la faute aux «anglophones» en tant que tout alors qu’en vérité, cela tenait aux lois de développement inégal du capitalisme.

La mauvaise perception des causes de l’écart avait déjà causé dans les années 1940 une scission parmi les forces communistes, forces qui auraient pu donner un projet politique autonome aux ouvriers et ouvrières. Certains griefs de la fraction francophone du Parti communiste envers la direction canadienne étaient justes, mais insuffisants. La direction canadienne avait mal analysé la situation du Québec non pas tant en terme national mais en terme de l’analyse de la spécificité du développement capitaliste au Québec et du jeu que cela impliquait sur la lutte de classes au Québec.

Cela ne voulait pas dire qu’il fallait deux PC et deux actions très distinctes. L’action devait être concertée mais en même temps, considérer les spécificités nationales distinctes et l’existence de l’oppression nationale. L’analyse économiste du PC canadien avait pour une large part contribué à faire oublier les différences nationales au Canada. Une analyse politique non économiste qui aurait considéré les alliances de classe et l’agencement de l’action collective parmi les différentes fractions de classes et les différentes classes aurait été beaucoup plus profitable. Cette analyse aurait pu donner une direction politique plus claire pour la classe ouvrière québécoise qui n’aurait pas été récupérée par le mouvement indépendantiste.

Mais qui a dirigé les ouvriers sur la voie nationaliste? Le syndicalisme québécois a connu un essor important dans les années 1960 et 1970 en syndiquant non pas des couches prolétariennes, mais la petite-bourgeoisie salariée et revendicative à l’époque. Cette couche a très vite pris la direction du mouvement syndical, y amenant sa vision de l’évolution de la société. Cette couche était plus sujette à prendre la direction des syndicats parce qu’elle produisait des intellectuels.

En même temps, l’État travaillait à récupérer les dirigeants et dirigeantes dont l’origine pouvait être ouvrière. De représentants ouvriers qu’ils étaient, ils devenaient dès lors des fonctionnaires auxiliaires du pouvoir et, dans les faits, appartenaient à la petite-bourgeoisie salariée. Il faut dire aussi qu’il existait déjà une couche d’ouvriers privilégiés, l’aristocratie ouvrière, qui s’identifiait plus volontiers à la nation qu’à la classe ouvrière. On peut se rappeler les analyses de Lénine sur le social-patriotisme des sociaux-démocrates européens et qui tirait son origine de l’existence d’une couche d’ouvriers privilégiés par le capitalisme monopoliste impérialiste.

La petite-bourgeoisie salariée et l’aristocratie ouvrière ont été revendicatives dans les années 1960 et 1970. Mais aujourd’hui, elles se sont complètement assises sur les gains passés, et plus souvent qu’autrement, elles sont même prêtes à les céder au nom de l’union sacrée de la nation. Par ailleurs, elles donnent complètement le ton à la direction idéologique et politique que suit le syndicalisme aujourd’hui: un syndicalisme corporatiste de concertation, incapable de mobiliser sérieusement la classe ouvrière. Ce nouveau syndicalisme ne fait aucun effort pour syndiquer non seulement les nouvelles couches prolétariennes mais aussi les ouvriers et ouvrières non syndiqués-es. Il préfère mieux syndiquer les homéopathes!

À vrai dire, un mouvement de syndicalisation de couches prolétariennes minerait le monopole du pouvoir qu’exercent la petite-bourgeoisie salariée et l’aristocratie ouvrière. Un mouvement trop revendicatif de ces secteurs, dorénavant protégés par le syndicalisme, nuirait au projet concertationniste et nationaliste de la petite-bourgeoisie salariée.

Cela dit, il ne s’agit pas nécessairement d’exclure la petite-bourgeoisie salariée et l’aristocratie ouvrière du syndicalisme; on parle de leur enlever la direction idéologique et politique qu’elles occupent dans le mouvement et de la donner aux couches prolétariennes les plus brimées par le capitalisme. (On doit aussi compter les sans-emploi parmi ces couches parce qu’ils et elles sont présents et présentes sur les marchés du travail officiel et non-officiel.)

L’objection facile va venir: ces couches ne sont pas capables de développer une vision claire de leurs intérêts; les intellectuels en sont capables en autant qu’ils synthétisent de manière adéquate les idées justes des masses. C’est partiellement vrai, sauf que nous parlons principalement de direction idéologique et politique. De préférence, la direction du mouvement ouvrier devrait compter un fort effectif prolétarien. Par contre, la présence des intellectuels n’est pas exclue; il s’agit pour les intellectuels d’adopter le point de vue du prolétariat et de son intérêt général. Pour adopter ce point de vue, cela implique de se mettre à l’école des masses et apprendre d’elles en combattant dans leurs rangs. Combattre, c’est apprendre, disait Mao.

L’action collective nouvelle

Maintenant pourquoi fonder un projet de changement sur la base des intérêts de la classe ouvrière et plus particulièrement sur la base de ceux de ses secteurs les plus brimés? Cela incombe à une loi de la théorie de l’action collective confirmée par la pratique. Il faut adopter comme vecteur de l’action collective les intérêts des secteurs les plus exploités et opprimés qui représentent plus souvent qu’autrement dans la pratique réelle de combat, les intérêts de la majorité.

Premier exemple: la révolution russe

Lénine a démontré que la bourgeoisie russe n’était pas assez conséquente pour diriger la révolution démocratique et satisfaire ses tâches, même si c’était de son intérêt. L’alliance ouvrière-paysanne allait le faire puisque la satisfaction des tâches démocratiques (abolition du féodalisme, unité économique nationale, répandre les échanges économiques, socialiser les forces productives, droits démocratiques, etc.) était une étape nécessaire pour le passage au socialisme. Si on ne s’en était tenu qu’aux seules tâches que s’était fixée la bourgeoisie russe, la révolution démocratique n’aurait jamais eu lieu complètement. Bien sûr, la bourgeoisie n’a pu pendant un laps de temps important profiter de ces gains, mais aujourd’hui, elle le peut, grâce aux communistes.

Deuxième exemple: le cas des précaires

Par l’expérience syndicale, on peut constater que les intérêts des précaires satisfont davantage les intérêts de la majorité ouvrière que ceux des secteurs les plus repus, bien souvent plus corporatistes. Une fois que les précaires obtiennent des améliorations, bien souvent, les acquis de la majorité en sortent consolidés. Par ailleurs, cela réduit les écarts entre plus favorisés-es et moins favorisés-es, ce qui unit davantage le camp, impliquant ainsi de meilleures possibilités pour consolider l’action collective.

Une autre approche de l’organisation de l’action collective veut que le plus petit dénominateur commun serve de base à l’action collective. Le problème avec cette approche est qu’elle ne permet pas de désigner le groupe vecteur principal de l’action collective. On s’assemble pour régler une question sans désigner les éléments qui ont le plus intérêt à mener une lutte conséquente pour solutionner le problème.

Le meilleur exemple, c’est la question de l’avortement. Pour les pro-choix, le dénominateur commun est certes l’avortement libre. Bien sûr, les femmes pauvres ont un intérêt dans l’avortement libre mais elles souhaitent aussi qu’il soit gratuit pour qu’elles puissent en profiter. Si le mot d’ordre n’est que l’avortement libre, ceci fera en sorte que les femmes pauvres seront moins incitées à combattre. Par contre, si on tient compte principalement des intérêts des femmes pauvres (avortement libre et gratuit), les possibilités d’action collective en seront meilleures et les femmes riches pourraient elles aussi profiter du gain même si, d’un autre côté, elles seraient obligées de contribuer aux paiements des avortements de leurs consœurs pauvres par le biais des impôts publics. En fin de compte, la majorité des femmes vont profiter du service.

Le mouvement indépendantiste s’est constitué sur la base du plus petit dénominateur commun. Ce dernier est tellement petit que les couches les plus exploitées n’y ont aucun avantage ou il est si faible, qu’il est largement contrebalancé par tous les désagréments que le projet indépendantiste entraîne (entre autres, le fait que ce dernier a empêché la classe ouvrière de définir un projet autonome conséquent). Par contre, si on ne tenait compte que des intérêts de la classe ouvrière, le projet indépendantiste serait à l’avance condamné à cause de son inutilité historique.

Vers une nouvelle alliance populaire

S’il y a une nouvelle alliance politique à faire pour changer le Canada et le Québec, elle doit se fonder principalement sur les intérêts du prolétariat. Elle doit, dans un premier temps, faire l’unité des différents secteurs du prolétariat en mettant de l’avant les intérêts de ses secteurs les plus vulnérables. Il s’agit ici du réseau d’alliances principales. Autour de ce réseau, il peut y en avoir un autre constitué d’alliances secondaires. La petite-bourgeoisie salariée peut faire partie de cette nouvelle alliance du changement, mais doit accepter la direction idéologique et politique du prolétariat. Cette nouvelle alliance à dominante prolétarienne est la seule possibilité de changement.

Le «fameux désastre léniniste» duquel les intellos tentent tant de se démarquer n’avait rien de léniniste. Même que ce sont plutôt leurs semblables, les intellectuels et bureaucrates des pays de l’Est, des petits bourgeois salariés, qui, en ayant refusé l’alliance à dominante prolétarienne, ont contribué ainsi à constituer un capitalisme d’État. Apprendre des masses et combattre le capitalisme là où il pouvait se manifester dans ces pays, étaient trop difficiles pour eux. Et après cela, les intellos viennent insulter les ouvriers et les communistes sincères au service du peuple! Il vaudrait mieux qu’ils se regardent dans le miroir et fassent leur propre analyse et autocritique.

Qui parle d’alliances parle aussi de concessions possibles. On sait que la petite-bourgeoisie salariée est une couche semi-prolétarienne. L’État, non pas dans son aspect répressif (monopole de la violence), mais dans son aspect régulateur est, jusqu’à un certain point, le bébé de cette petite-bourgeoisie salariée et son lieu d’existence. Il semble inévitable que cette petite-bourgeoisie salariée veuille maintenir des zones d’influence, peu importe que le pouvoir soit bourgeois ou prolétarien. Ainsi, il est inévitable que cette couche, même si le pouvoir change, réclame une autonomie nationale pour le Québec, parce que ce projet est lié à sa propre existence. Il se peut que, dans la pratique et de manière très tactique, l’alliance avec la petite-bourgeoisie salariée implique de telles concessions comme jadis, en 1917, les bolcheviques en avaient accordés à la paysannerie qui désirait garder sa propriété.

Par ailleurs, des considérations ayant trait au fait qu’il faille parfaire l’ordre des droits démocratiques sous le socialisme entrent en ligne de compte en ce qui concerne l’établissement d’un nouveau pacte social. Une nouvelle constitution canadienne devrait garantir le droit à l’autodétermination du Québec, y compris le droit à la sécession ou du moins des droits de retrait en ce qui concerne les programmes fédéraux et un veto sur les questions la concernant. Par contre, il sera de l’intérêt de la classe ouvrière d’harmoniser les différents programmes dans tout le Canada, question de maintenir la cohésion de classe et raffermir le nouveau pouvoir. Le droit n’implique pas nécessairement son exercice mais d’abord son respect.

Le projet indépendantiste va encore démontrer son impossibilité à s’imposer. Historiquement, il est condamné. Du point de vue de l’action collective, il est inopérant. La couche qui le promeut le plus a un comportement corporatiste et éloigne la classe ouvrière d’un projet beaucoup plus efficace compte tenu de la nécessité du vrai changement.

L’édification d’un nouveau pouvoir à travers la construction de la résistance du peuple s’impose. Pour les masses, il s’agit de conquérir l’avenir et changer la vie. Comme de plus en plus d’ouvriers le constatent et le disent, «le communisme a de plus en plus d’avenir». ✰

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Le caractère impérialiste du Québec

Nous pouvons résumer en cinq points la caractérisation de l’impérialisme faite par Lénine:

1) Avec le haut degré de concentration de la production et du capital, dans la vie économique se sont progressivement formés des groupes monopolistes jouant un rôle déterminant.

2) Le capital bancaire et le capital industriel fusionnent ensemble et se transforment en capital financier et de plus, sur la base de ce capital financier, se forme une oligarchie financière.

3) L’exportation de capitaux prend une signification particulièrement importante aux dépens de l’exportation des marchandises.

4) Les alliances monopolistes de capitalistes, qui se partagent le monde, se sont déjà formées.

5) Les grandes puissances capitalistes se partagent le monde.

À la lumière de cette définition, nous sommes en mesure de déterminer si le Québec est devenu une puissance impérialiste.

Les monopoles jouent effectivement le rôle déterminant au Québec. Il en existe qui se sont principalement formés avec du capital québécois. À titre d’exemple, mentionnons Bombardier, Culinar, le groupe Cascades, plusieurs groupes financiers dans le secteur privé, Hydro-Québec, la Caisse de dépôt et placement dans le secteur public, et le mouvement Desjardins, la Coop fédérée du Québec dans le secteur dit «coopératif».

Le capital financier est dominant au Québec. Sous l’impulsion de l’intervention massive de l’État à partir des années 1960, la fusion du capital bancaire et industriel s’est développée. L’intervention de l’État a favorisé le développement d’un réseau financier autour de la Caisse de dépôt, le mouvement Desjardins, d’autres groupes et, maintenant, le Fonds de solidarité de la FTQ, pour approvisionner en financement le secteur industriel. Le renforcement des liaisons est de plus en plus soutenu.

L’exportation des capitaux est très importante. Plusieurs entreprises québécoises ont des investissements directs et indirects à l’étranger. On n’a qu’à penser à Bombardier qui investit aux États-Unis, en Irlande etc., au groupe Cascades en France, à Hydro-Québec et aux entreprises d’expertise hydro-électrique dans plusieurs pays du tiers-monde.

Les monopoles québécois ont suffisamment les reins solides pour s’allier avec des monopoles étrangers et conquérir le monde. Les alliances se font surtout avec le Canada-anglais, mais aussi avec des monopoles européens.

Le Québec possède même ses propres colonies. Les vastes territoires autochtones du nord du Québec font partie de ses colonies. Avec un traité injuste qui demandait aux Autochtones de renier leurs droits ancestraux, le Québec a réussi à y établir sa prépondérance aux dépens du fédéral. C’est dans cette région occupée que l’État et le capital québécois ont établi leur principal fleuron économique, les barrages d’Hydro-Québec. Ces territoires autochtones font l’objet d’une lutte entre l’impérialisme québécois et l’impérialisme canadien. ✰